Raymond Foulquier est né à Floirac en 1939, à deux cents mètres du fleuve, dans une maison où l'on entendait les cornes de brume la nuit. Son père était marinier, son grand-père aussi. À quatorze ans, il montait déjà sur les gabarres pour aider au déchargement des tonneaux de résine qui descendaient des Landes. À dix-huit ans, il avait son certificat de navigabilité et connaissait par cœur les hauts-fonds entre Bordeaux et Pauillac. Aujourd'hui, installé dans son pavillon du quartier des Quatre-Pavillons, il raconte avec une précision qui stupéfie.
« La Garonne n'était pas un fleuve, c'était une route de travail », dit-il d'emblée, en posant ses mains larges sur la table. « On ne la regardait pas. On la lisait. La couleur de l'eau, les tourbillons en surface, la façon dont les mouettes bougeaient — tout ça voulait dire quelque chose. Aujourd'hui les gens viennent se promener au bord de l'eau et ils trouvent ça beau. Nous, on trouvait ça utile. C'est différent. »
« Je viens ici tous les matins. Pas pour me souvenir. Pour vérifier qu'il est encore là. »Raymond Foulquier, ancien marinier, Floirac
Raymond a travaillé pendant trente-deux ans sur la même gabarre, la Sainte-Eulalie, propriété d'un négociant en bois de Bègles. Il a transporté du bois de pin, des bardeaux de chêne, du sable de Dordogne, et, à partir des années 1960, des matériaux de construction pour les chantiers qui commençaient à grignoter les berges. C'est lui qui nous a appris que le quai dit « du Moulin-Rouge » à Floirac — son nom vient d'une guinguette disparue — avait servi pendant toute la Seconde Guerre mondiale comme point de transbordement discret pour des marchandises dont on ne vérifiait pas trop la provenance. « Tout le monde le savait, personne n'en parlait. Le fleuve a toujours servi à ça aussi : passer les choses sans trop de questions. »
Le tournant est venu à l'été 1971. « En juin, j'avais encore du travail pour trois ans. En septembre, la moitié des bateliers de la rive droite étaient sans contrat. » Les camions, les routes élargies, et surtout le nouveau terminal à conteneurs de Bassens ont tué la batellerie fluviale de proximité en quelques mois. La Sainte-Eulalie a été vendue pour la ferraille. Raymond a trouvé du travail sur les quais comme magasinier, puis comme contremaître, jusqu'à sa retraite en 1999. Mais il dit qu'il n'a jamais vraiment quitté le fleuve : « Je viens ici tous les matins. Pas pour me souvenir. Pour vérifier qu'il est encore là. »
C'est grâce à des hommes comme Raymond que la Section de Floirac peut remplir sa mission. Ses entretiens avec nos bénévoles ont produit plus de cinq heures d'enregistrement, une carte annotée des mouillages disparus, et la localisation de trois bollards que nous ne connaissions pas. Si vous souhaitez soutenir notre travail de collecte et de documentation, rendez-vous sur notre page d'adhésion ou venez nous rencontrer le premier jeudi du mois à la maison des associations. Le fleuve n'attend pas, et ses derniers témoins non plus.