Ils s'appellent René, Louisette, Marcel ou Geneviève. Ils ont passé leur vie active à charger des barriques de vin, à manœuvrer des allèges chargées de gravier, à amarrer des convois au petit matin dans la brume de la Garonne. Aujourd'hui, beaucoup approchent des quatre-vingt-dix ans, et leurs souvenirs constituent une archive vivante irremplaçable. C'est pour capter ces voix avant qu'elles ne s'éteignent que la Section de Floirac a lancé, en mars 2026, sa grande campagne de collecte de mémoires orales.

La démarche est simple mais exigeante. Nos bénévoles, formés à l'entretien ethnographique, se rendent à domicile avec un enregistreur numérique et un carnet photographique. Chaque séance dure entre une heure et deux heures trente, selon l'énergie et l'envie de la personne rencontrée. On ne cherche pas seulement les grandes dates ou les faits historiques vérifiables : on s'intéresse aux odeurs du chantier de halage, au bruit des chaînes sur les bollards, à la façon dont on savait, rien qu'en regardant la couleur de l'eau, si la marée montante allait compliquer l'accostage.

« On ne cherche pas seulement les grandes dates — on s'intéresse aux odeurs du chantier, au bruit des chaînes sur les bollards. »

En trois mois, nous avons conduit vingt-deux entretiens, représentant près de quarante heures d'enregistrement brut. Parmi les thèmes qui reviennent avec insistance : le chargement du bois de pin venant des Landes via le canal de Garonne, la cohabitation parfois tendue entre les mariniers de la batellerie fluviale et les dockers du port industriel, et la transformation brutale des quais après les années 1970, quand la conteneurisation a vidé les rives en moins d'une décennie.

Ces témoignages sont ensuite transcrits, annotés et versés à notre fonds d'archives, consultable sur rendez-vous à la maison des associations de Floirac. Nous travaillons également à un partenariat avec les Archives départementales de la Gironde pour garantir la pérennité numérique des enregistrements. À terme, un index thématique permettra aux chercheurs, aux enseignants et aux curieux de naviguer dans ce corpus comme on remontait autrefois le fleuve : par étapes, en prenant le temps de s'arrêter.

La campagne se poursuit jusqu'en décembre 2026. Si vous connaissez un ancien du port, un marin retraité, ou simplement quelqu'un qui a grandi sur les quais de la rive droite, signalez-le nous. Chaque mémoire compte. Chaque anecdote, même modeste, complète la mosaïque. Il n'est pas nécessaire d'avoir exercé un grand métier : avoir simplement joué enfant au bord des grues, ou accompagné son père livrer du charbon, suffit à enrichir l'histoire collective de notre fleuve.